Actualités de l'Urgence - APM

07/01 2026
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POURQUOI LES PRESCRIPTIONS DE L'ANTALGIQUE NÉFOPAM AUGMENTENT

(Par Lise LEVEQUE)

PARIS, 7 janvier 2026 (APMnews) - Plusieurs sources contactées par APMnews s'inquiètent d'une hausse des prescriptions de l'antalgique néfopam malgré son profil de tolérance, en raison notamment des ordonnances sécurisées obligatoires pour d'autres traitements de la douleur et de l'arrivée d'une formulation en comprimés.

Le néfopam, dont le princeps est Acupan* (Biocodex), a été homologué en 1980 en solution injectable en ampoule dans le traitement symptomatique des affections douloureuses aiguës, notamment des douleurs post-opératoires. Il est souvent administré hors autorisation de mise sur le marché (AMM) en versant le contenu de l'ampoule directement sur un sucre à avaler.

Une forme comprimé est commercialisée par Panpharma depuis avril 2024 et Biocodex a lancé la sienne en mai 2025, selon le répertoire de l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM).

Depuis quelques mois, les prescriptions de cet antalgique explosent à l'officine de Romain Thieubaut à Caudebec-lès-Elbeuf (Normandie). Ce pharmacien a alerté ses confrères sur LinkedIn après avoir constaté que les ventes avaient fortement augmenté pour passer de 22 boîtes par mois en décembre 2024, à 77 un an plus tard. Sur les derniers mois de 2025, elles étaient de 53 boîtes en octobre et de 71 en novembre, a-t-il expliqué à APMnews mardi.

Contacté par APMnews, Biocodex a noté mercredi une croissance du marché en ville au niveau national pour le médicament depuis la commercialisation des comprimés. En 2023, le néfopam représentait 54 millions d'unités commune de dispensation (UCD), et il est passé à 170 millions en novembre 2025. Bicodex a ajouté que le comprimé avait "cannibalisé le marché de l'ampoule" qui a perdu 45%. Le marché annuel du princeps Acupan* a également augmenté pour passer de 8,9 millions d'unité en 2023 à 12,1 millions en novembre 2025.

De garde le week-end dernier, le pharmacien Romain Thieubaut a reçu des patients qui sortaient des urgences avec des prescriptions de paracétamol et de néfopam dans des indications pour lesquelles le médicament n'était pas prescrit traditionnellement. "Cela m'interpelle car ces patients avaient il y a quelques mois des anti-inflammatoires, du tramadol ou de la codéine. Désormais, ils ont du paracétamol et du néfopam alors que le néfopam n'est pas placé en première intention dans les recommandations pour certaines indications et a des effets secondaires graves", a-t-il relaté.

Le néfopam est notamment associé à un risque de pharmacodépendance. Les effets indésirables "très fréquents" sont la somnolence, la nausée avec ou sans vomissement et l'hyperhidrose, selon le résumé des caractéristiques du produit (RCP). Au titre des effets indésirables "fréquents" sont mentionnés vertige, tachycardie, palpitation, bouche sèche et rétention urinaire.

Des difficultés à accéder aux ordonnances sécurisées à l'hôpital

Il a lié la hausse des prescriptions à un report sur cette molécule en raison de l'obligation de recourir aux ordonnances sécurisées depuis mars 2025 pour le tramadol et la codéine (cf dépêche du 26/02/2025 à 16:38). "Aux urgences, les médecins hospitaliers peuvent avoir du mal à accéder aux ordonnances sécurisées. Ils peuvent être débordés en particulier en période de forte épidémie de grippe, comme en ce moment par exemple", a-t-il expliqué. Cela peut les pousser à prescrire des molécules qui ne sont pas soumises à ces contraintes pour gagner du temps, et faciliter la procédure.

Les ordonnances sécurisées ont aussi entraîné un report des prescriptions vers d'autres produits. Le président de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF), Philippe Besset, a observé une augmentation des prescriptions des poudres d'opium Lamaline* (avec paracétamol et caféine, Viatris) et Izalgi* (avec paracétamol, Viatris). Un choix de "médicaments plus faciles à prescrire car ils ne sont pas sur ordonnance sécurisée". Il a aussi noté une augmentation des prescriptions de néfopam, qu'il lie principalement à l'apparition de la formulation en comprimé.

Romain Thieubaut a jugé que le report sur les poudres d'opium est "plus pertinent que l'utilisation du néfopam que nous maîtrisons moins bien car il y a peu d'étude sur cette molécule".

La Dr Virginie-Eve Lvovschi, médecin urgentiste aux Hospices civils de Lyon (HCL) et référente de la Société française de médecine d'urgence (SFMU) sur la douleur, confirme ce manque de connaissance du néfopam. "C'est un médicament mal enseigné aux jeunes médecins et dont la pharmacocinétique n'est pas bien comprise. Les médecins maîtrisent mal ses effets secondaires", a-t-elle abondé.

Elle aussi, dans son service d'urgence, a observé une augmentation des prescriptions de ce médicament. Elle a alerté sur la prescription à des personnes fragiles qui ont des contre-indications, notamment celles qui ont des antécédents d'infarctus, mais elle s'inquiète surtout d'une mauvaise prise en charge de la douleur des patients.

"Les médecins avaient déjà tendance à ne pas prescrire de morphine en cas de douleur pour éviter ce produit. Le contournement se fait maintenant avec le néfopam mais ils risquent de sous-traiter la douleur avec un traitement qui ne soulage pas le patient", a-t-elle indiqué.

Elle a aussi alerté sur une "zone grise" dans laquelle se trouve le néfopam avec un libellé d'AMM très large. "Dès que les douleurs sont mal étiquetées, les médecins prescrivent du néfopam aussi car il n'y a pas besoin d'ajustement posologique, la molécule est plus pratique", a-t-elle affirmé.

Dans ses dernières recommandations, la Société française de médecine d'urgence (SFMU) a déclaré qu'elle n'avait pas de donnée permettant de recommander ou non le produit. Une étude est en cours sur les reports de prescription liés aux mesures légales récentes et permettra peut-être de sortir le néfopam de cet "angle mort".

lle/eh/APMnews

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(Par Lise LEVEQUE)

PARIS, 7 janvier 2026 (APMnews) - Plusieurs sources contactées par APMnews s'inquiètent d'une hausse des prescriptions de l'antalgique néfopam malgré son profil de tolérance, en raison notamment des ordonnances sécurisées obligatoires pour d'autres traitements de la douleur et de l'arrivée d'une formulation en comprimés.

Le néfopam, dont le princeps est Acupan* (Biocodex), a été homologué en 1980 en solution injectable en ampoule dans le traitement symptomatique des affections douloureuses aiguës, notamment des douleurs post-opératoires. Il est souvent administré hors autorisation de mise sur le marché (AMM) en versant le contenu de l'ampoule directement sur un sucre à avaler.

Une forme comprimé est commercialisée par Panpharma depuis avril 2024 et Biocodex a lancé la sienne en mai 2025, selon le répertoire de l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM).

Depuis quelques mois, les prescriptions de cet antalgique explosent à l'officine de Romain Thieubaut à Caudebec-lès-Elbeuf (Normandie). Ce pharmacien a alerté ses confrères sur LinkedIn après avoir constaté que les ventes avaient fortement augmenté pour passer de 22 boîtes par mois en décembre 2024, à 77 un an plus tard. Sur les derniers mois de 2025, elles étaient de 53 boîtes en octobre et de 71 en novembre, a-t-il expliqué à APMnews mardi.

Contacté par APMnews, Biocodex a noté mercredi une croissance du marché en ville au niveau national pour le médicament depuis la commercialisation des comprimés. En 2023, le néfopam représentait 54 millions d'unités commune de dispensation (UCD), et il est passé à 170 millions en novembre 2025. Bicodex a ajouté que le comprimé avait "cannibalisé le marché de l'ampoule" qui a perdu 45%. Le marché annuel du princeps Acupan* a également augmenté pour passer de 8,9 millions d'unité en 2023 à 12,1 millions en novembre 2025.

De garde le week-end dernier, le pharmacien Romain Thieubaut a reçu des patients qui sortaient des urgences avec des prescriptions de paracétamol et de néfopam dans des indications pour lesquelles le médicament n'était pas prescrit traditionnellement. "Cela m'interpelle car ces patients avaient il y a quelques mois des anti-inflammatoires, du tramadol ou de la codéine. Désormais, ils ont du paracétamol et du néfopam alors que le néfopam n'est pas placé en première intention dans les recommandations pour certaines indications et a des effets secondaires graves", a-t-il relaté.

Le néfopam est notamment associé à un risque de pharmacodépendance. Les effets indésirables "très fréquents" sont la somnolence, la nausée avec ou sans vomissement et l'hyperhidrose, selon le résumé des caractéristiques du produit (RCP). Au titre des effets indésirables "fréquents" sont mentionnés vertige, tachycardie, palpitation, bouche sèche et rétention urinaire.

Des difficultés à accéder aux ordonnances sécurisées à l'hôpital

Il a lié la hausse des prescriptions à un report sur cette molécule en raison de l'obligation de recourir aux ordonnances sécurisées depuis mars 2025 pour le tramadol et la codéine (cf dépêche du 26/02/2025 à 16:38). "Aux urgences, les médecins hospitaliers peuvent avoir du mal à accéder aux ordonnances sécurisées. Ils peuvent être débordés en particulier en période de forte épidémie de grippe, comme en ce moment par exemple", a-t-il expliqué. Cela peut les pousser à prescrire des molécules qui ne sont pas soumises à ces contraintes pour gagner du temps, et faciliter la procédure.

Les ordonnances sécurisées ont aussi entraîné un report des prescriptions vers d'autres produits. Le président de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF), Philippe Besset, a observé une augmentation des prescriptions des poudres d'opium Lamaline* (avec paracétamol et caféine, Viatris) et Izalgi* (avec paracétamol, Viatris). Un choix de "médicaments plus faciles à prescrire car ils ne sont pas sur ordonnance sécurisée". Il a aussi noté une augmentation des prescriptions de néfopam, qu'il lie principalement à l'apparition de la formulation en comprimé.

Romain Thieubaut a jugé que le report sur les poudres d'opium est "plus pertinent que l'utilisation du néfopam que nous maîtrisons moins bien car il y a peu d'étude sur cette molécule".

La Dr Virginie-Eve Lvovschi, médecin urgentiste aux Hospices civils de Lyon (HCL) et référente de la Société française de médecine d'urgence (SFMU) sur la douleur, confirme ce manque de connaissance du néfopam. "C'est un médicament mal enseigné aux jeunes médecins et dont la pharmacocinétique n'est pas bien comprise. Les médecins maîtrisent mal ses effets secondaires", a-t-elle abondé.

Elle aussi, dans son service d'urgence, a observé une augmentation des prescriptions de ce médicament. Elle a alerté sur la prescription à des personnes fragiles qui ont des contre-indications, notamment celles qui ont des antécédents d'infarctus, mais elle s'inquiète surtout d'une mauvaise prise en charge de la douleur des patients.

"Les médecins avaient déjà tendance à ne pas prescrire de morphine en cas de douleur pour éviter ce produit. Le contournement se fait maintenant avec le néfopam mais ils risquent de sous-traiter la douleur avec un traitement qui ne soulage pas le patient", a-t-elle indiqué.

Elle a aussi alerté sur une "zone grise" dans laquelle se trouve le néfopam avec un libellé d'AMM très large. "Dès que les douleurs sont mal étiquetées, les médecins prescrivent du néfopam aussi car il n'y a pas besoin d'ajustement posologique, la molécule est plus pratique", a-t-elle affirmé.

Dans ses dernières recommandations, la Société française de médecine d'urgence (SFMU) a déclaré qu'elle n'avait pas de donnée permettant de recommander ou non le produit. Une étude est en cours sur les reports de prescription liés aux mesures légales récentes et permettra peut-être de sortir le néfopam de cet "angle mort".

lle/eh/APMnews

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